Nous sommes tous un être au monde
À propos d’Aotubiografia, livre, Aboio (BRA, trad. Natan Schäfer), 2024
Une autobiographie, mais pas d’un personnage connu ou inconnu : plutôt de chacun, s’adressant au « tu » que nous sommes tous, pour nous-mêmes. C’est ainsi que dans « Aotubiografia », le lecteur découvre – à travers les expériences d’une vie presque comme toutes les autres – l’espace, l’au-delà, l’éveil et l’endormissement, la jalousie, l’amour, l’isolement, le corps et bien d’autres détails ou gestes. Qui nous rappellent que nous sommes tous un être au monde, qui ne cesse de s’écrire dans chaque soupir, dans chaque sanglot – qu’il soit d’angoisse ou d’étonnement – ou, tout simplement, lorsque nous respirons.
Pour le poète Cesare Rodrigues, Jérôme Poloczek nous présente « une pensée expérimentale, tantôt subversive, tantôt inventive, tantôt lyrique, tantôt naïve, mais toujours à la recherche d’une inversion de perspective ».
L’un des noms les plus intrigants de l’art et de la littérature belge contemporaine, Jérôme Poloczek fait ses débuts au Brésil avec ce charmant et percutant « Aotubiografia ». Une prose précise et délicate qui lui a valu d’être considéré par la critique comme un « minimaliste de premier ordre ».
— Aboio, éditeur, 2024
Regarder un objet émancipé
À propos du travail plastique, pour le réseau 50° Nord/Watch This Space, 2021
Comment regarder un objet émancipé ? Autrement dit : comment re-garder ce qui ne peut être gardé ? Chez Jérôme Poloczek, le rapport à l’objet est le fruit d’une équation : créer une mise en présence sans faire œuvre. Il en va d’une désacralisation des rôles et des fonctions artistiques. Artiste et spectateur, art et objet, acte et parole sont interchangeables au sein de ce réseau. Seul compte le rituel qui met en évidence un moment ou un mouvement (le premier terme est la contraction du second) autour de l’objet commun.
La communauté que cet objet crée le regarde de manière consciente plutôt qu’elle ne le voit de manière inconsciente. Il s’agit ici d’un art vivant. D’une part, parce que les composants des pièces participatives et performatives relèvent du morceau, de la relique ou de la parcelle, davantage que de l’unité : ils sont friables, dispersés, immatériels, évolutifs et cherchent constamment une forme où se lover. De l’autre, parce que le texte, le dessin, ou le geste disparaîtraient dans l’instant suivant le rituel si celui-ci ne les avait investis d’une charge symbolique et persistante.
Dans les protocoles proposés par Jérôme Poloczek, l’objet échappe à la propriété et à l’utilité, de sorte que l’œuvre est banalisée et son insertion dans un système de marché rendue caduque. Cet objet-là n’est pas reproductible et sa fragilité est gage de sa singularité : s’il se perd, c’est pour toujours.
L’objet, étymologiquement, c’est ce quelque chose qui se dresse là, devant nos yeux. Sa résistance à l’aliénation est contenue dans le préfixe ob- (opposition, obstacle, obstruction). Perçu, cet objet est aussi voulu et pensé : il existe, en-dehors de sa corporéité, à travers les liens qu’il tisse, les gestes qui l’entourent, les souvenirs où il apparaît. Par conséquent, le rituel dans lequel il s’insère n’appartient pas à l’artiste, mais à celles et ceux qui souhaitent s’en emparer. L’objet devient une structure ouverte, un espace empathique, perméable, poreux, qui subsiste en maintenant un système de dons et contre-dons. Inévitablement, les gens le regardent comme s’il n’était plus lui.
— Elora Weill-Engerer, 2022
Du ténu qui devient grand – et nous traverse.
À propos du travail littéraire : lecture à 3 voix à partir d’extraits des livres Presque poèmes, Autubiographie et de textes inédits (émission Et la poésie alors ? n°63, Radio Panik, 2026)
Flânerie poétique dans l’oeuvre de l’écrivain, plasticien et performeur Jérôme Poloczek. Et pas n’importe quelle flânerie, car Jérôme Poloczek est un Petit Poucet qui, au lieu de cailloux, sème des miroirs miniatures. Des pierres à reflets, petites mais solides, taillées, polies par son verbe dans l’expérience humaine.
C’est ça qui frappe, d’abord. Cet art de la miniature. Cette manière d’aller à l’essence de nos vies. À l’essence du ténu qui devient grand – et nous traverse.
— Anna Ayanoglou, 2026
Où l’on se prend à vouloir lire, là, tout de suite, d’autres livres de Jérôme Poloczek
À propos de Ça va déborder, Continuer de, Il est croyant, Ça marchera etÊtre en cours, livres, Midis de la Poésie, 2018
Fin 2017, Jérôme Poloczek publie cinq opuscules, cinq « jeux » pour ces lecteurs et lectrices. Mi-2018, je lis et je relis ces opuscules et je pense : Tu désires écrire ? Tu n’es pas le seul. Pas la seule. D’autres l’ont fait avant toi. Il y a des millénaires parfois. D’autres le font autour de toi. Pose-toi la question : Pourquoi écrire ? Pourquoi ajouter un texte, un livre, à la masse d’écrits déjà existants ? Tu le sais : Les mots des autres disent ou ont dit les choses mieux que tu ne sauras jamais le faire. Alors pourquoi ne pas reprendre ? Copier ? Piller ? Dire ce que tu avais à dire mais à travers les mots des autres ? Pourquoi ne pas considérer l’écriture comme un vaste geste anthropophage en somme ?
Les opuscules de Poloczek s’inscrivent en plein dans ce désir d’anthropophagie, dans ce grand art du recyclage. De novembre 2016 à juin 2017, les Midis de la Poésie investissent divers lieux bruxellois, proposent lectures, performances, etc. Demandent à Poloczek de capter des traces de ces soirées. La majeure partie des textes de « Ça va déborder », « Continuer de », « Il est croyant », « Ça marchera », « Être en cours », recyclent ainsi les mots et gestes d’Antoine Caramalli et djP, Lindah Nyirenda, Els Moors, Laurence Vielle et Jan Ducheyne, Asli Erdoğan, Lisette Lombé, Joy Slam, etc. Les mots captés ces soirs-là.
Capter, recycler, faire l’anthropophage, relève d’un authentique art poétique. Plaisir de se tenir en retrait. D’arrêter de se casser la tête avec l’ego. De préserver pour soi un beau jardin intime. De cesser de pondre des chefs-d’œuvre ou des pseudo-chefs-d’œuvre. Plaisir d’agencer. Comme un enfant. De créer des brols. Des choses qui tiennent bon an mal an. De connecter deux bouts de réalité a priori disjoints ou proches l’un de l’autre. De se laisser emporter par ce qui naît de ces rencontres des fois évidentes, des fois insolites.
Plaisir de donner à lire ou à voir des œuvres inachevées. Des œuvres qui demandent à leurs lecteurs et lectrices, spectateurs et spectatrices, un coup de main.
Rejeton bâtard de Fluxus, Poloczek est joueur. Propose à ses lecteurs comme aux visiteuses de ses installations plastiques hyper minimalistes, de compléter les livres, de compléter les œuvres. De payer de leur personne, en quelque sorte. Comme si les livres, les œuvres, étaient d’emblée collectives. Ne prenaient sens et corps qu’à travers de petits rituels incitant les uns et les autres à participer. Toujours de façon légère. Ludique. Comme si de rien n’était.
Ainsi, les opuscules de Poloczek se présentent-ils comme des livres pour enfants pour adultes, traits, cercles, tâches, formes abstraites, en noir et blanc, « illustrant » les textes prélevés ; textes, ultra courts, renvoyant, avec leur typo en grand corps, à la littérature jeunesse. Aux poèmes pour enfants. Bien sûr, pas de comptine ici, pas d’enfantillage. Juste des mots d’adultes, des coups de sang, des coups de gueule, rapportés de façon minimaliste sur la page.
explosion modification climatique
empoisonnement stérilité surpopulation
destruction du monde par satan
dit l’ivrogne
ils se mangent les uns les autres
et ils font l’amour et ils font des enfant
et à la fin tout le monde meurt
dit l’ivrogne
Chaque opuscule de Poloczek est à compléter avec un crayon de couleur. Un lien internet permet à chacun, chacune, de découvrir comment le faire, en ajoutant quelques traits. Le sens du livre et de l’œuvre n’apparaissant qu’avec la touche singulière de ses lecteurs, de ses lectrices.
D’apparence légère, « l’écriture sans écriture » de Poloczek est complexe. Interrogeant la position de l’auteur. Sa posture aussi. Interrogeant, nos attitudes souvent passives de « consommateurs » d’art. Brouillant les pistes. Effaçant, mine de rien, de façon subtile, la frontière entre auteurs et lecteurs.
Je pense ceci : « l’écriture sans écriture » de Poloczek, les objets verbaux insolites qu’il conçoit, font de Jérôme Poloczek l’un des auteurs les plus inventifs d’aujourd’hui.
— Vincent Tholomé, 2018
Vivre la joie
À propos de Kits pour lutter pour la joie, exposition, GNF Gallery, 2017-8
À la GNF Gallery, Jérôme Poloczek présente neuf expériences auxquelles il invite le visiteur. Neuf rituels pour partager la joie et le sensible. Nous avons tous des petits rituels du quotidien. Une certaine manière de servir le thé le matin. S’arrêter et regarder un endroit précis d’une route connue. Plonger les pieds joints, toujours, dans la piscine. Saluer le grand chêne qu’on connaît depuis si longtemps. Même si nous n’y avons pas réfléchi, ces rituels sont là, bien présents.
Loin des tambours et trompettes des œuvres d’art qui hurlent et gueulent leur puissance esthétique, les propositions de Jérôme Poloczek sont d’une délicatesse qui pourrait vous faire manquer la rencontre. Mais le titre de son exposition, Kits pour lutter pour la joie, vous arrêtera dans la course folle de la vie. Un kit pour lutter pour la joie ? Ça pourrait servir.
C’est parfois si fugace, la joie. Allons-y voir. Sur les trois étages de la galerie, neuf performances participatives, toutes plus poétiques les unes que les autres. Lors du vernissage, ces expériences étaient activées par neuf personnes. Elles le seront encore le jour du finissage, le samedi 16 décembre. Entre-temps, chaque performance est accessible pour le visiteur intéressé.
Ainsi, Nature morte vivante est décrit comme suit : ramenez 4 fleurs. Mettez-les dans un verre puis dessinez ce bouquet sur un minuscule morceau de papier. Offrez ensuite ce dessin en joignant le message suivant : J’ai acheté 4 fleurs. J’ai dessiné le bouquet sur un petit morceau de papier. J’ai mis le papier dans cette enveloppe et c’est devenu une nature morte. Tu as ouvert l’enveloppe et tu as trouvé le dessin. Voudrais-tu aller acheter 4 fleurs pour recomposer le bouquet ? Voudrais-tu épingler le dessin à côté ? Nous aurions alors composé une œuvre ensemble. Ce serait une nature morte redevenue vivante.
À l’entresol de la galerie, au-dessus de la cheminée, un tout petit dessin de fleurs épinglé sur le mur. A côté, un bouquet. La performance a eu lieu. Et les fleurs du deuxième bouquet ne sont pas les mêmes que celles du premier. Formes et couleurs sont identiques mais l’interprétation a varié.
Au rez sont alignés des chocolats. Devenir un autre invite à manger une partie du corps de quelqu’un d’autre. Cette personne a consenti à donner un cheveu. Celui-ci a été incorporé dans des pralines.
Téléportation dit : ramassez un objet près de chez vous et envoyez-le par la poste… Pour les neuf performances, une ou plusieurs actions sont requises. Le visiteur devient un des acteurs de celles-ci. L’œuvre est cet ensemble participatif. Des micro-variations ont lieu. Elles sont le fruit des fluctuations de compréhension et de mise en œuvre du mode d’emploi. Chacun se laisse guider mais, dans les interstices, du sensible et de l’imprévisible s’installent. La beauté est là. Dans la délicatesse du partage. Dans le mouvement entre les personnes. Dans le résultat qui est une surprise. C’est très beau.
— Mureil de Crayencour, 2017
Presque rien sur presque tout
À propos de Presque poèmes, livre, Tétras Lyre, 2021
Le minimalisme faussement naïf de Poloczek nous avait ravis dans un précédent livre paru en 2018 aux éditions de L’arbre à paroles sous le titre étrange Autubiographie. Une forme d’expérience biographique sous le signe du tutoiement avec lui-même et donc avec chacun, un work in progress biographique global en somme pour cet auteur qui est aussi plasticien et performeur.
Avec ce nouveau recueil à la conception graphique originale, au format A6 (petit poche), à la couverture jaune éclatant qui contient dans le rabat intérieur deux dessins crayonnés, l’objet se fait l’écrin parfait au texte expérimental que nous propose l’auteur.
Avec l’économie de moyens qui caractérise sa langue, Jérôme Poloczek poursuit ici son exploration du corps social en déplacement constant. La fuite, la cadence des corps qui interagissent sans cesse dans un univers en perpétuelle expansion, monde frénétique où les âmes s’agitent.
Le regard épuré du poète qui, d’un trait de plume, esquisse une main, un dialogue, une anecdote, un baiser entre deux amants ; de petits riens en apparence et qui balancent entre émerveillement et désenchantement, entre incompréhension et désir de savoir.
donc la Terre existe
et l’Univers
et
des milliards d’ans
je me brosse les dents
j’essaie de comprendre
Donc des presque poèmes qui trébucheraient comme trébucherait presque le badaud insouciant sur un pavé mal serti. L’enfant ahuri qui joue en chantonnant, la main crochée à celle de son parent. Le corps encore qui grandit, reproduit les gestes, singe et s’arme. La poésie charnelle de Poloczek réveille nos mains et caresse nos doutes. Au niveau formel, l’absence de pagination et la raréfaction de la ponctuation augmentent ce sentiment de prise en compte d’un tout vaste et enivrant, des tranches de vie morcelées, engagées toutes dans la grande énigme du monde. Immense terrain d’expérimentation que balisent les bouts de poèmes de Poloczek. Des absurdités, des élégances, quelques certitudes, beaucoup plus d’incertitudes, et le poème qui surgit au détour d’une ruelle et c’est le monde qui reprend, infini, le chant des pistes…
j’ai regardé le courrier de mon immeuble
une lettre est arrivée
pour un homme mort
Ailleurs :
les amants qui se tiennent la main
depuis longtemps
je me demande s’ils se rassurent
comme des enfants
— Rony Demaeseneer, 2021
Deux deux
À propos de Deux deux, exposition, Rossicontemporary, 2025
Un jour, un jeune homme prénommé Christian a mis côte à côte deux de ses photos d’identité. Entre elles, des années avaient passé. Lequel des deux était-il ? ¹
Pour son exposition Deux deux, Jérôme Poloczek double aussi ses images. Ce geste conceptuel, il le rend sensuel grâce à une diversité de médiums (dessin, image imprimée, porcelaine, peinture). Passées par la main, les images troublent la ressemblance. Réalisées l’une après l’autre, elles troublent la permanence, l’identité.
Deux dispositifs (une boîte prête à l’emploi et un descriptif imaginaire) relient l’exposition à la performance. Une manière pour l’artiste, également écrivain, de se rappeler que « l’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art » ². Au passage, un hommage est rendu au plasticien Felix González-Torres, pour lequel deux horloges se touchant, synchrones, représentaient des amants parfaits. ³
L’ensemble dialogue avec un texte de Gaëlle Obiégly : « La nature fournit une image dont il sera donné une représentation. La représentation, au plus près non pas de la nature mais de l’impact de l’image sur le sujet voyant. L’art est de la nature qui pense, il en découle des œuvres mais pas forcément. Penser, c’est voir, entendre, toucher, imaginer, interpréter, projeter, croire, mentir, ne rien comprendre à rien. J’ai beau me creuser devant l’arbre, je ne parviens pas à le faire parler. C’est déjà beau si je l’entends. La nature s’étend à perte de vue. La nature n’a pas de socle, ses pieds touchent le sol. Un humain sait cacher qu’il aime une personne. Un humain peut fermer les yeux, peut croire. Parce qu’il est capable de se dédoubler. » ⁴
¹ Christian Boltanski, Vitrine de référence, 1971
² Robert Filliou
³ Untitled (Perfect lovers), 1991
⁴ Gaëlle Obiégly, N’être personne, Verticales, 2017
À propos d’Annonciation (détail), exposition, Galerie Commune/ESA Tourcoing, 2021
Lisez le texte que vous avez devant les yeux.
Entrez dans la salle d’exposition et balayez du regard les œuvres accrochées au mur.
— ou —
Tournez-vous vers la gauche et faites dix pas devant vous. Observez ce qui vous entoure.
— ou —
Approchez-vous d’un dessin et regardez-le en détail.
— ou —
Avancez vers un dessin et appréciez la différence de perception en étant près ou loin.
— ou —
Avancez dans le couloir en regardant le dessin face à vous. Faites le chemin inverse en regardant le dessin qui était derrière vous.
— ou —
Parcourez la salle d’exposition en allant vers la gauche.
Après avoir vu tous les dessins, recommencez en allant vers la droite.
— ou —
Scrutez un dessin. Faites trois pas sur le côté et scrutez-en un autre.
Continuez ainsi.
— ou —
Montez les marches et découvrez les exemplaires de l’ouvrage de Jérôme Poloczek.
— ou —
Comparez les dessins agrandis dans l’espace d’exposition aux dessins présents dans les exemplaires du livre.
Vous avez peut-être appliqué, sans vous en rendre compte, l’un des protocoles écrit ci-dessus. Vous en avez peut-être suivi un consciemment, et respecté à la lettre les indications mentionnées. Peut-être que les personnes autour de vous ont mis en pratique les mêmes consignes, et que sans le remarquer, vous avez réalisé une parfaite visite-synchronisée.
Chaque visite d’une exposition est différente, singulière et unique. Comme chaque reproduction des quatre-vingt-deux dessins réalisés par Jérôme Poloczek dans les cent exemplaires de son ouvrage. Car si la main de l’artiste est imprégnée du mouvement qu’elle répète, elle n’en produit pas moins une copie altérée de l’original. Il ne s’agit pas dans cette exposition de sacraliser l’unicité de chaque volume exposé à l’étage de la galerie mais plutôt de faire l’expérience de l’écart dans la répétition.
Au sein des livres, on découvre par exemple une ligne rouge s’allonger ou raccourcir, un rond gonfler ou rétrécir, dans une mutation constante. C’est justement parce qu’un même geste oscille, prend des formes multiples, qu’il incarne, selon Jérôme Poloczek, « la promesse d’un futur à venir ». D’une page à l’autre, la variation ne concerne pas uniquement le tracé de l’artiste copiste. Les phrases se font et se déforment, les mots se répètent et se déplacent, comme s’ils rebondissaient recto/verso, en un écho qui s’amenuise : « nous fabriquons des choses / nous fabriquons / nous ne savons pas si ça va nous servir à quelque chose / nous fabriquons des choses qu’on peut prendre / prendre des choses occupe nos mains / prendre occupe / prendre ». La reprise mouvante des termes donne la sensation que la parole écrite est sans cesse réorganisée, évoquant à son tour le potentiel infini des phrases à venir ; des phrases à construire, à défaire et à répéter autrement.
À partir d’un acte partagé, une autre expérience de transformation sera amorcée à l’occasion du finissage de l’exposition. Les participant·e·s seront convié·e·s à déchirer collectivement le dessin du nouveau-né qui se trouve sur le sol, au milieu de la galerie, et à en emporter avec soi un morceau. Lors de la recomposition de l’illustration quelques temps après, une nouvelle image apparaîtra : abîmée, peut-être, incomplète ou froissée ; pour sûr, parcourue par les cicatrices de son déchirement.
L’original et la reconstitution seront différent·e·s, différent·e·s aussi du visage de l’enfant dont le faire-part de naissance citait un extrait du texte de l’artiste ; différent·e·s de son visage d’hier et de celui qu’il aura demain, dans la promesse d’un futur, mouvant, changeant, gestuel, à venir.
Regardez depuis la mezzanine les dessins accrochés au rez-de-chaussée.
Parcourez des yeux les livres exposés à côté de vous.
Descendez l’escalier.
Sortez.
Faites demi-tour.
Entrez dans la galerie.
Recommencez.
— Clémence Canet, 2021